Casser les préjugés sur la formation duale

Quatre dirigeants racontent comment l’apprentissage en entreprise, qui souffre d’a priori, les a menés à des postes à hautes responsabilités. Ils décrivent les avantages de ce type d’études.

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Ceux qui choisissent l’apprentissage en entreprise doivent-ils pour autant faire une croix sur une carrière montante? Pour briser cet a priori persistant, quatre dirigeants, qui ont suivi cette voie au début de leur parcours professionnel, sont venus témoigner fi n novembre devant un public de jeunes apprentis et élèves du cycle d’orientation, à la Fondation en faveur de la formation professionnelle et continue (FFPC) située à Petit-Lancy (GE). L’objectif de ce séminaire, coorganisé par la FFPC, l’UIG, la FER et Bilan, était de redorer le blason de la formation duale, qui combine l’école et la vie en entreprise. Un modèle helvétique applaudi à l’étranger.

«Un apprentissage en entreprise offre de nombreuses opportunités de progression dans différentes branches, contrairement à ce que l’on pourrait croire, affirme Christian Starkenmann, docteur en chimie organique chez Firmenich. Les passerelles qui conduisent à l’université et aux formations continues sont désormais nombreuses et accessibles, si l’ont fait preuve d’une forte volonté de travail.»

Le spécialiste des arômes et parfums a commencé son parcours par un certificat fédéral de capacité (CFC) d’employé de laboratoire. Avant de gravir les échelons académiques et professionnels. Chez Firmenich, il développe peu à peu une passion pour l’analyse des molécules. Jusqu’à devenir un expert renommé des odeurs. Dernier projet en date: pour la Fondation Bill & Melinda Gates, il a élaboré un produit innovant pour désodoriser les toilettes des populations les plus pauvres.

C’est à la suite du décès de son père que Serge Hiltpold a, lui, repris l’entreprise familiale de menuiserie dont il représente la quatrième génération. Il avait 22 ans. Après un CFC d’employé de commerce, il apprend la menuiserie à l’Ecole des arts et métiers. «C’est un passage capital pour cerner le geste et l’héritage traditionnel. Avec l’accélération des nouvelles technologies, il est certes primordial de maîtriser les gestions de processus, mais il ne faut pas oublier le cœur de métier. La formation duale permet ce double apprentissage, c’est son grand avantage.»

Exploiter d’autres formes d’intelligence

Au-delà de toute formation, il s’avère indispensable de développer des compétences comportementales, soulève Fabienne Ciss, qui fut pendant une dizaine d’années directrice des ressources humaines de la manufacture Patek Philippe: «Face aux qualités rationnelles des candidats, certes élémentaires et indispensables, les entreprises favorisent de plus en plus les intelligences émotionnelle et intuitive car celles-ci définissent les styles d’action et les modes d’expression, différents pour chacun d’entre nous.»

Détentrice d’un CFC de vendeuse en confection, elle est passée à l’époque d’un poste de responsable des ventes d’une entreprise de logistique à cheffe du service du personnel au sein d’une marque de luxe… alors que son CV ne répondait pas aux exigences de l’offre d’emploi. «Mon parcours ne correspondait pas aux critères d’usage mentionnés. En revanche, j’étais certaine de pouvoir faire bénéficier l’entreprise de mon engagement et de mes compétences en communication. J’étais persuadée que tout ce qui relevait des domaines techniques RH pouvait s’apprendre. Après les avoir convaincus de me recevoir et passé une batterie de tests d’aptitude, j’ai obtenu le poste. »

Un manque grandissant d’apprentis

Si l’offre des entreprises reste aujourd’hui stable, le nombre de jeunes qui choisissent l’apprentissage ne cesse de diminuer, constate le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (Sefri). Le secteur de la construction est particulièrement touché: sur 9000 postes proposés, 3000 ne sont pas pourvus.

Le secteur financier est également affecté. «Les banques ont de plus en plus de peine à attirer des apprentis, témoigne Serge Fehr, directeur du private banking pour la Suisse chez Credit Suisse. A mon époque, nous étions 50 par volée, uniquement à Genève. Aujourd’hui, nous avons des difficultés à trouver les apprentis que nous recherchons (15 cette année en Suisse romande) contrairement aux stagiaires de maturité professionnelle commerciale, filière que nous avons développée il y a trois ans. La perception de l’apprentissage s’est altérée, à Genève notamment. Elle est meilleure en Suisse alémanique où les candidats sont plus nombreux. Les a priori ont encore la vie dure au bout du lac.»

C’est avec un CFC d’employé de commerce en main que Serge Fehr a commencé sa carrière dans la banque. Il dirige aujourd’hui une division de 3000 collaborateurs. «Au-delà de la formation, c’est une véritable question de volonté. Tout au long de ma carrière, chaque fois qu’une mission ou un projet se présentait, je me portais toujours volontaire.»

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Priorité à la formation continue

Les quatre intervenants soulignent l’importance de se former régulièrement, quels que soient le parcours et l’âge. «Ce qui est intéressant dans un CV, c’est d’observer une évolution constante des postes occupés, poursuit Fabienne Ciss, aujourd’hui consultante indépendante dans les ressources humaines. Toutes les entreprises nécessitent des personnes de terrain, pragmatiques, avec un bagage professionnel concret. A chacun de cultiver ses formes d’intelligence et aux entreprises de donner les moyens de se développer en situation réelle et d’accéder, par une évolution progressive, à des postes cadres.»

Pour Christian Starkenmann, il est primordial de savoir faire la différence. Au-delà du domaine étudié, la curiosité et les connaissances générales constituent un élément décisif. «Tout diplômé en sciences devrait par exemple savoir de quoi un tronc d’arbre est fait. Les étudiants issus des hautes écoles sont certainement brillants, mais ils sont aussi nombreux à faire preuve d’un esprit plus ou moins formaté. Or, toute organisation doit avoir en son sein des collaborateurs qui pensent autrement que la majorité.»

 

Dino Auciello / Bilan / 07.12.2016